Charles Trenet, showman ébouriffant, conteur déjanté, artiste burlesque… Le génie du "Fou chantant" dans 13 chansons et performances

Vingt ans après la disparition du “Fou chantant” le 19 février 2001, on se rappelle les chefs-d’oeuvre qu’il nous a légués, succès internationaux (La Mer, Que reste-t-il de nos amours ?), classiques ancrés dans notre mémoire collective (Douce France, L’Âme des poètes…) sans oublier ces sommets de surréalisme où une joie exubérante camoufle une réalité plus sombre (Y a d’la joie, Je chante). De la joie, et surtout de l’humour, art dans lequel il excellait à la ville comme à la scène, Charles Trenet en a glissé dans bien des chansons et performances scéniques. Du Trenet “bulles de champagne” au Trenet grinçant, burlesque, hilarant, entre chroniques sociales et détournements artistiques, petite sélection de pépites.

Un “Boum !” (1938) haletant sur scène en 1963

On ne présente plus cette collection d’onomatopées, classique des premières heures de la carrière solo de Charles Trenet, chanson de 1938 (dont il est l’auteur-compositeur) immortalisée dans le film La Route enchantée (réalisation : Pierre Caron). Sur scène, le chanteur n’hésitait pas à accélérer allègrement le tempo de Boum !. En juin 1963, il participe aux Pays-Bas à un gala pour les 40 ans de l’AVRO, une institution de l’audiovisuel public néerlandais. Il y propose une version joyeuse, électrisante, vertigineuse, sans jamais sacrifier la diction ni perdre pied dans l’intention. Pas une seconde sans étincelles, ça pétille de bout en bout.

“Vous oubliez votre cheval” (1938)


Écrite et composée par Charles Trenet en 1936, cette étrange histoire de jockey étourdi figure parmi les monuments surréalistes du “Fou chantant”. Dans ce titre, tout le monde s’échine à rappeler au jockey son métier et ses devoirs, d’abord l’employée d’un vestiaire où il aurait laissé son pur-sang à l’abandon… Puis, cinquante ans plus tard, ses petits-enfants à qui il raconte des bobards sur son passé… Avec à la clé des paroles hilarantes. Trenet enregistre ce titre en juillet 1938 avec l’orchestre de Wal-Berg (de son vrai nom Voldemar Rosenberg), célèbre arrangeur de l’époque. Cette chanson, parmi d’autres pépites, apportera d’éphémères bouffées de légèreté en pleine période des accords de Munich.

“Débit de l’eau, débit de lait” (1943)


Festival ininterrompu de jeux de mots, d’allitérations, bijou de diction, Débit de l’eau, débit de lait est un petit chef-d’oeuvre dont le texte virtuose a été co-écrit par Charles Trenet et Francis Blanche, alors jeune chansonnier assurant la première partie des concerts du “Fou chantant”. Selon la légende, au printemps 1942, les deux hommes sont en tournée à Bruxelles quand, depuis un tramway, ils voient une enseigne où il est écrit “débit de l’eau”. Ils se lancent alors dans une joute de mots et de rimes… La chanson a été utilisée dans le film à sketches La Cavalcade des heures (1943) d’Yvan Noé.

“Le Soleil et la Lune” (1939)


C’est un refrain intemporel qui traîne dans les mémoires des trentenaires, quadragénaires et plus… Mais à l’exception de passionnés de chanson française et de classes d’école primaire qui étudient ce titre, connaît-on encore les couplets de cette merveille qui combine poésie, romantisme, humour et philosophie ? Écrit et composé par Trenet, enregistré avec l’orchestre de Wal-Berg, Le Soleil et la Lune évoque sous forme de métaphore l’impossibilité de la rencontre amoureuse et la quête du bonheur. La chanson offre aussi à l’artiste de 26 ans l’occasion de montrer ses multiples talents d’interprète : de couplet en couplet, il chante, part dans le burlesque, puis déclame son message – pas trop sérieusement tout de même. Et le Soleil luit dans sa voix, à chaque instant.

“Papa pique et maman coud” (1940), sur scène en 1965

Une vie, de l’enfance guillerette aux temps sombres de l’âge adulte, rythmée par la machine à coudre des parents. À l’origine, cette fable merveilleuse a été écrite en 1940 pour Édith Piaf qui l’a très peu chantée en concert, et jamais enregistrée. Le 4 février 1941, Trenet l’enregistre lui-même avec un orchestre dirigé par Jacques Météhen pour la firme Columbia. On y trouve toute la patte du poète-chanteur : l’humour, les effets théâtraux, l’histoire qu’on visualise comme un film. Et ses obsessions : le temps qui passe, certains personnages récurrents dans son œuvre (le vagabond, le fantôme, la mère) et la mort bien sûr. Mais si dans d’autres chansons elle est totalement dédramatisée, dans ce cas précis, la mort a le dernier mot. Dans la vidéo ci-dessus, Charles Trenet en propose une version fabuleuse sur scène, à Bruxelles en 1965.

“Les Bœufs”, Trenet déchaîné en 1951

Les Bœufs, c’est l’improbable catapultage des paroles d’une “chanson agreste” de l’artiste lyonnais Pierre Dupont (1821-1870) sur l’air de la Calomnie du Barbier de Séville de Rossini… Charles Trenet glisse cet ovni dans son tour de chant du Théâtre de l’Étoile (un temple du music-hall fermé en 1964), à Paris, en 1947, puis en juin 1951 à L’Olympia (archive audio ci-dessus). Sur scène, il présente ce détournement comme un exercice que lui avait imposé le professeur de chant qui l’a initié au bel canto. Il en profite pour étriller avec délectation le côté affecté et élitiste de cet art lyrique. Dans une autre version audio, captée à l’Étoile en janvier 1952 (avec un son pas toujours net car Trenet ne tient pas en place et s’éloigne du micro), il présente longuement la chanson avant de partir dans un franc délire pour la plus grande joie du public hilare… Car Trenet sur scène à cette époque, c’était ça : un cocktail de chansons, de séquences déjantées entrecoupées de prises de paroles pour échanger avec son public.

“L’héritage infernal” (1943), sur scène en 1965

Fable grinçante sur la cupidité humaine, L’Héritage infernal est une chanson enregistrée une première fois en 1942, puis en 1943 pour la version de référence, par Charles Trenet. La musique est co-signée par le chanteur et Léo Chauliac, son pianiste de l’époque (qui a composé quelques chefs-d’œuvre du “Fou chantant”). Convoitant l’héritage d’un “vieux marchand de fromage mort sans enfant”, des gens surgis de nulle part s’écharpent pour un butin dérisoire. Au travers de cette “histoire lamentable”, Trenet, âgé de 29 ans dans une France occupée, pointe non seulement la cupidité humaine, mais aussi, à la fin de la chanson, le pouvoir des commérages relayés par des gens “détestables”. Un fléau qu’il aura subi lui-même toute sa vie durant. Le chanteur pressentait-il à l’époque qu’il ne laisserait pas d’héritier ? Par une triste ironie du sort, sa propre succession s’est muée en “héritage infernal”, imbroglio judiciaire sans fin.

“La Polka du Roi” (1938)

Bijou burlesque des débuts solo de Charles Trenet, cette fable fantastique sur un plan drague de Louis XIV au musée Grévin, écrite et composée par le bien nommé “Fou chantant”, l’aura accompagné sur scène durant des décennies. Avec un énorme succès dès les premières heures : La Polka du Roi figurait au programme de son premier passage sur la scène de l’ABC, à Paris, le 25 mars 1938 en fin de première partie d’un concert dont la vedette était la chanteuse Lys Gauty. Ce soir-là, le public déchaîné ne voulait plus laisser partir le jeune artiste de 25 ans, tout juste connu pour avoir été la moitié du duo Charles et Johnny (alias Johnny Hess). En quelques minutes, Trenet est devenu une star. Des années plus tard, il s’en donne encore à cœur joie avec cette chanson, véritable sketch chanté, comme on peut le voir sur une archive vidéo hilarante d’un concert à Bruxelles en 1969 (lien calé au début de la Polka), ou encore à Bourges en 1987.

“Mam’zelle Clio” (1939), sur scène en 1956


Mam’zelle Clio, chef-d’œuvre de 1939 écrit et composé par Trenet, relate une délicieuse relation adultère (avec détails logistiques à l’appui) qui aboutit à un meurtre, sans mettre fin à la liaison dangereuse… La chanson abrite l’un des quelques morts joyeux qui peuplent la discographie de Trenet. Elle pétille de légèreté, d’humour et de sensualité. Sur scène, notamment à L’Olympia en novembre 1956 (vidéo audio ci-dessus), Charles Trenet jongle avec brio entre effets comiques et sensualité exacerbée. Un moment irrésistible, au moins aussi fou qu’une précédente version live immortalisée en 1952 au Théâtre de l’Étoile.

“Miss Emily” (1938)

Encore une mort joyeuse, un suicide de surcroît comme dans le classique Je chante un an plus tôt… En deux minutes et demie, la chanson glisse de la bluette aux effets d’opérette vers le drame, sans que la noirceur de l’histoire ait le moindre impact sur le tempo effréné et le ton badin adoptés par Charles Trenet. Et en matière d’écriture et d’interprétation, la chanson constitue une (énième) leçon de virtuosité de la part de l’artiste alors âgé de 25 ans.

“Sainte-Catherine” (1940), humour saignant sur scène en 1951


Sous l’occupation, Charles Trenet a revisité des œuvres du patrimoine national : une fable de la fontaine, une chanson ancienne, un poème de Verlaine. Il y a injecté du swing, au risque de piquer au vif la presse collaborationniste qui ne le supportait pas et lui cherchait des noises. Plus tard, il s’empare avec beaucoup d’humour de figures historiques ou mythologiques, comme le roi Dagobert en 1950 (ici au Théâtre de l’Étoile en 1952). Mais son adaptation très, très libre du martyre de Sainte-Catherine constitue un moment d’anthologie. Et un sommet d’humour noir. Sur le catalogue des éditions Raoul Breton, la chanson est datée de 1940 mais elle n’est présentée sur scène qu’au début des années 50. Dans la vidéo audio ci-dessus, Trenet ravit son public à l’Olympia en juin 1951 (à écouter de préférence avec le casque pour mieux entendre les murmures). Il est tout aussi hilarant – et hilare – dans cette version captée en 1952, complétée par un prologue mémorable au Théâtre de l’Étoile.

“La Poule Zazou” (1942), du scat de gallinacé


Pendant l’occupation, tandis que le jazz est considéré comme le son de la “décadence judéo-nègre”, Charles Trenet continue de faire swinguer sa musique. En Belgique, à la suite d’une tournée, il fait des infidélités à son label Pathé-Marconi et grave plusieurs titres, notamment avec l’orchestre Jazz de Paris d’Alix Combelle, malheureusement sur du matériel d’enregistrement de mauvaise qualité. Parmi ces chansons, figure La Poule Zazou et son scat goguenard sorti du poulailler… Rappelons qu’à l’époque, les zazous, jeunes jazzophiles et anti-conformistes revendiqués, incarnent tout ce que qu’abhorre le régime de Vichy. Rappelons enfin que c’est au compositeur et pianiste Johnny Hess, ancien partenaire de Trenet dans le duo Charles et Johnny, que l’on doit l’expression “zazou” : il s’agissait à l’origine d’une onomatopée qu’il chantait en 1938 dans sa chanson Je suis swing, en clin d’œil au morceau Zaz Zuh Zaz du jazzman Cab Calloway.

“La Java du Diable” (1955)


Dans La Java du Diable, farce burlesque et cynique, divers corps de métiers en prennent pour leur grade : les banquiers, mais aussi les éditeurs de musique… Cette java néfaste écrite par le Diable contamine les esprits, jusqu’au Parlement où un député finit exécuté… La même année, dans la chanson L’Âne et le gendarme, un peu plus légère mais tout aussi piquante, c’est la maréchaussée qui se retrouve raillée suite à un “coup de baguette” magique. À l’époque, la gendarmerie n’a pas du tout apprécié ce conte champêtre.

Bonus : Trenet imitateur de Suzy Solidor, Lys Gauty, Damia et Jean Cocteau (1953)


Document fabuleux. Lors d’une émission de radio en 1953, le “Fou chantant” est invité à imiter des étoiles de son temps. Première “victime” : la chanteuse et actrice Suzy Solidor qui avait engagé dans son cabaret Charles Trenet et Johnny Hess du temps de leur duo. Le chanteur lit un poème à sa manière. Il enchaîne avec une imitation ébouriffante de la chanteuse Lys Gauty sur sa chanson Le Bistrot du port… Puis Trenet parodie Damia, sans pitié, sur le final du crépusculaire Les Goélands (à 3mn 10) dont il réinvente une partie du texte… La séquence sonne comme un enterrement de la chanson réaliste, sombre et emphatique, par celui dont la poésie scintillante a tout balayé. Trenet glisse à l’animateur : “Tu m’en fais faire, des bêtises.” Enfin, quand il est invité à imiter son ami Jean Cocteau (à 3mn 56), plus question de rire : “Je voudrais le faire dans un poème de Cocteau, mais je ne voudrais pas faire une imitation exagérée. Je ne voudrais pas avoir l’air de me moquer de son poème qui est admirable. Je vais essayer de dire à la manière de Cocteau, sans exagérer – trop – Le Camarade.” L’archive radio s’achève sur 50 secondes de grâce.

Bonus 2 : Trenet imite Maurice Chevalier


Deux minutes délicieuses et très drôle captées en 1971 lors de la préparation d’une émission de télévision consacrée à Charles Trenet. Le journaliste et homme de radio Pierre Bouteiller s’est rendu à Bages, dans l’Aude, à la rencontre du chanteur dont il est un grand admirateur. C’est alors qu’il lui demande d’imiter le légendaire Maurice Chevalier, avec lequel le “Fou chantant” a eu une relation compliquée, marquée notamment par une brouille de vingt ans. Excellent imitateur, Trenet s’exécute, oscillant entre respect pour son glorieux aîné et une bonne dose d’ironie… Un régal.

> À écouter : Intégrale Charles Trenet, chez Frémeaux & Associés (12 coffrets 2 CD à ce jour, jusqu’à l’année 1959)

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