Trouver l’âme soeur, un idéal illusoire qui plombe notre vie amoureuse

“Vous pourriez rencontrer l’homme de votre vie sur la ligne 8. Enfin, s’il prend la ligne 8.” “L’homme de votre vie vous attend peut-être sur une plage. Reste à trouver laquelle.” “Vous pourriez rencontrer la femme de votre vie dans le bus. Sauf si elle ne prend pas le bus.”

Placardées sur les murs carrelés du métro parisien circa 2012, ces affiches signées Meetic avaient le don de m’angoisser dès le début de ma journée.

Et pour cause, alors que j’entrais naïvement dans la vie d’adulte, ces slogans savamment pensés par un pubard au verbe bien senti, laissaient sournoisement entendre que j’étais (déjà) en train de la rater car, selon lui, je n’allais de toute évidence jamais rencontrer l’homme de ma vie.

Plus qu’un doute, cette campagne alimentait un perpétuel FOMO sentimental me conduisant à névrotiquement tester absolument TOUTES les applis de rencontres, la peur de “finir seule” surpassant visiblement, du moins à l’époque, ma peur du ridicule.

Socialisation hétéronormée sur fond de patriarcat oblige, j’étais comme beaucoup inconsciemment animée par cette quête du partenaire parfait, celui qui ferait de moi une personne entière, achevée en somme, tout en répondant à l’intégralité de mes besoins émotionnels tel un Thermomix® de l’accomplissement personnel.

Bref, cette fameuse présupposée âme soeur, que la psychologue et spécialiste du couple Sabrina Philippe définissait en 2017 sur France Inter comme “l’être qui vous correspondrait en tout point et qui vous rendrait heureux jusqu’à la fin de vos jours”, sans que l’on ne connaisse réellement ni son identité, ni la manière, le lieu ou le moment où l’on va le ou la (re)trouver.

“Je ne l’ai pas connu, je l’ai reconnu”, aimait dire Jean Cocteau au sujet de sa rencontre avec Jean Marais, l’évidence surpassant visiblement les détails techniques d’une pièce d’identité quand il s’agit de trouver sa tendre moitié.

L’âme soeur, un mythe (pop) culturel

Plus encore, l’âme sœur serait aussi la condition sine qua non à la réalisation de celui ou celle que nous sommes profondément. “On peut être soi seulement si l’on rencontre sa moitié”, souligne l’écrivain et philosophe Eliette Abecassis sur France Culture, au micro d’Adèle Van Reeth.

“C’est le mythe qui domine la conception occidentale de l’amour et qui fait de l’amour un absolu. L’accomplissement de l’être ne peut venir que de l’amour. C’est Tristan et Iseut, ce sont tous les grands romans d’amour…”, poursuit-elle.

Difficile en effet de citer une œuvre de littérature mythique, une comédie romantique bankable ou tout simplement une série Netflix qui ne galvanise pas ce concept surréaliste d’un seul et unique être qui, d’une part, serait destiné à nous combler et, d’autre part, dont le caractère exceptionnel justifierait une traque sans relâche façon Pékin Express meet Love is Blind.

“Je sors avec des hommes depuis que j’ai 15 ans. Je suis épuisée ! Où est-il ?”, balance Charlotte York dans une réplique de Sex and The City au sujet de cette chasse à l’homme parfait, victime collatérale d’un conditionnement socio-culturel nous biberonnant au Prince Charmant.

De Blanche-Neige qui se languit du “jour où son prince viendra” à Cathy dans Les Hauts de Hurlevent qui clame que son âme et celle de Heathcliff sont les mêmes, la recherche du grand amour se double systématiquement de celle d’un être idéalement complémentaire. Même les contes modernes comme Shrek, que l’on pourrait imaginer plus caustiques, parviennent à nous rentrer dans le crâne que c’est l’âme sœur qui viendra nous délivrer de notre médiocrité et nous révèlera à notre véritable personnalité. C’est tellement improbable qu’on serait (presque) tenté de croire à ce vaste programme. Mais d’où vient-il exactement ?

Les racines antiques du concept d’âme soeur

S’il est difficile de définir précisément l’ascendance d’une telle idée, le philosophe grec Platon en serait toutefois le premier instigateur.

Dans Le Banquet, son oeuvre consacrée majoritairement à la nature et aux qualités de l’amour, l’ancien disciple de Socrate pose ce que l’on appelle communément le mythe d’Aristophane, celui selon lequel les hommes ne seraient que des êtres scindés en deux par des Dieux revanchards, les condamnant à chercher désespérément leur moitié. Et lorsqu’ils la retrouvent, ils seraient irrémédiablement attirés par elle, comme par un aimant.

“Quand donc un homme, qu’il soit porté pour les garçons ou pour les femmes, rencontre celui-là même qui est sa moitié, c’est un prodige que les transports de tendresse, de confiance et d’amour dont ils sont saisis ; ils ne voudraient plus se séparer, ne fût-ce qu’un instant. Et voilà les gens qui passent toute leur vie ensemble, sans pouvoir dire d’ailleurs ce qu’ils attendent l’un de l’autre”, écrit le philosophe, entérinant sans le savoir les bases du romantisme des 2000 ans à suivre et accessoirement du plus gros scam de l’histoire. Car oui, vous l’aurez deviné, l’âme sœur n’existe pas.

Une réalité scientifiquement réfutée

C’est du moins ce qu’assurent de nombreuses enquêtes scientifiques recensées par le site américain Bustle, qui déconstruit point par point le fantasme selon lequel il existerait, quelque part, un être providentiel garant de notre bonheur.

Déjà tout simplement parce que nous n’aurions pas d’âme, du moins pas telle que nous la concevons. “Tous les souvenirs, les sentiments, l’impression d’avoir une identité propre que nous pensons venir d’une âme immatérielle ne sont qu’un vaste ensemble de cellules nerveuses et de molécules associées”, assure l’américain Francis Crick, un biologiste qui a co-découvert la structure de l’ADN. Par ailleurs, en tant que mammifères, nous serions peu disposés à la monogamie et donc à nous unir avec une seule et même personne toute notre vie.

“La condition humaine tend historiquement à la polygamie”, explique Tim Clutton-Brock, un professeur de biologie à l’Université de Cambridge qui invite toutefois à ne pas tirer de conclusions hâtives de ces observations scientifiques réalisées essentiellement sur des primates. De plus, une étude de l’Université de Saint Louis de 2015 a démontré que notre cerveau serait câblé pour gérer neurologiquement la “mate ejection”, autrement dit le rejet de notre partenaire et les ruptures amoureuses. Ou quand une âme sœur de perdue se solde par dix autres de gagnées.

Et quand bien même cette dernière existerait, il serait statistiquement impossible de la rencontrer. En effet, selon Randall Munroe, auteur de What If? Serious Scientific Answers To Absurd Hypothetical Questions, on croiserait le regard de 30 à 40 personnes par jour. Quand bien même on retiendrait seulement les 10% de ces individus appartenant à notre classe d’âge, on serait potentiellement en contact avec 50 000 âmes sœurs durant toute notre vie. Et c’est sans compter de possibles périodes de confinement.

À moins d’un sérieux coup de chance, il semble donc peu probable de pouvoir tomber sur le bon ou la bonne dans le petit intervalle de temps que constitue notre espérance de vie, d’autant plus que l’espérer ne servirait pas vos intérêts sentimentaux. Loin de là.

Compatibilité versus maturité affective

“Le concept d’âme sœur est problématique car il entretient l’idée qu’il faut trouver la compatibilité idéale avec une personne pour nous assurer une relation fluide et longue”, lance d’emblée Florence Escaravage, fondatrice du site Love Intelligence. “ Or la compatibilité entre deux personnes n’est pas garante de la réussite de la relation. C’est bien la manière dont on nourrit la relation, dont on entretient le lien, dont on co-construit le couple qui va garantir sa réussite”, poursuit-elle.

Pour cette coach en amour, cette obsession contemporaine pour une supposé compatibilité entre deux individus tend à conduire ces derniers à se dédouaner de leurs propres responsabilités dans le fonctionnement du couple, de leur investissement dans la relation. “Ils vont alors se mettre dans une posture d’attentisme, comme si la personne parfaitement compatible allait tomber du ciel, ou au contraire, face aux disputes et aux complications, en déduire tout simplement qu’ils ne sont pas compatibles et s’en remettre à une séparation pure et simple.”

Selon une étude réalisée par Spike W.S. Lee, un professeur de marketing de l’Université de Toronto, les personnes qui croient en l’âme soeur ont tendance à être plus malheureuse en amour et moins aptes à résoudre les conflits conjugaux que les personnes conscientes qu’une relation épanouie est avant tout fait de pragmatisme et de compromis. À croire qu’il faudrait bannir sans concession toute trace de romantisme pour réussir à vivre une histoire d’amour !

On ose avouer sa singularité, sa vulnérabilité, sa sensibilité. C’est ça qui nous fait que nous nous sentons avec notre âme sœur.

“C’est une question d’intelligence, de maturité affective : il faut être curieux, chercher la merveille chez l’autre, ne pas se mettre dans une posture d’observation, sortir de la posture critique, être en réception forte avec ce qui fait l’autre”, recommande Florence Escaravage, qui explique que le sentiment foudroyant d’avoir rencontré son âme sœur relève moins de la pensée magique, que d’un moment de grâce rendu possible par une vulnérabilité assumée. “C’est le processus amoureux qui nous fait nous sentir compris, aimés, qui nous fait nous confesser notre épreuve de vie, qui fait que l’autre nous reçoit avec justesse et vérité. On ose avouer sa singularité, sa vulnérabilité, sa sensibilité. C’est ça qui nous fait que nous nous sentons avec notre âme sœur”, explique la coach ès relations amoureuses. 

Revoir le sens du terme “âme soeur”

Pour Sabrina Philippe – toujours sur France Inter -, il s’agirait peut-être tout simplement de revoir le sens même que l’on donne à cette notion d’âme sœur, en lui donnant éventuellement une connotation plus spirituelle. Quand on parle d’âme sœur, on est davantage dans une dimension spirituelle que le coup de foudre. (…). Cette rencontre n’est pas stérile mais elle est là pour générer une lumière créatrice”, explique-t-elle au micro de Noëlle Breham.

Moins qu’un coup de foudre, la rencontre avec notre moitié pourrait ainsi englober toute interaction avec un être avec lequel nous nous sentons particulièrement en harmonie, au-delà de la simple relation amoureuse : une sœur, une mère, une amie.

“Peut-être qu’on pourrait être les âmes sœurs des unes et des autres. Et laisser les hommes être juste ces mecs sympas avec qui on passe quelques bons moments”, proposait déjà Charlotte de Sex & The City, au début des années 2000. Visionnaire, n’est-ce pas ?

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