Little Fires Everywhere, série haletante et réflexion passionnante sur la maternité et le racisme

Qu’est-ce qui fait une bonne mère ? C’est la question posée par Little Fires Everywhere, série de 8 épisodes démarrée en mars sur Hulu, disponible en France sur Amazon Prime Video depuis cet été. L’une des meilleures séries de l’année 2020.

Reese Witherspoon, décidément indispensable sur le petit écran depuis Big Little Lies, et Kerry Washington, que l’on retrouve dans un nouveau grand rôle depuis Scandal, y campent deux mères opposées, dont la rencontre bouleversera leur destin à tout jamais. Les deux actrices participent également à la production.

L’une, Elena Richardson, bourgeoise bien élevée à la tête d’une grande famille, l’autre, Mia Warren, artiste sombre, secrète et indépendante, mère célibataire d’une adolescente, qu’elle a eue très jeune. 

Sombre et haletante, avec un angle psycho-social passionnant situé à la fin des années 1990, Little Fires Everywhere (La Saison des feux en français) est l’adaptation du best-seller éponyme de Celeste Ng, publié en 2017. L’auteure participe aussi au scénario.

Un thriller tendu

Tout commence par l’incendie de la sublime demeure d’Elena, journaliste au canard local de la petite ville tranquille de Shaker Heights, dans l’Ohio, où elle réside avec son mari avocat et leurs quatre enfants : deux filles, et deux garçons. Dès les premières répliques, le benjamine, Izzy (Megan Stott), ado rebelle en guerre contre sa mère parfaite et psychorigide, est soupçonnée d’être à l’origine de l’incendie. 

Le visage tordu de douleur, en peignoir, cette mère de famille, normalement si apprêtée, regarde sa maison flamber. Dès lors, on sait que la série s’oriente vers un Cluedo où des pistes nous seront donnés au fur et à mesure pour essayer de deviner qui a bien pu lui en vouloir au point d’incendier sa maison. 

Un point de départ violent, qui tranche avec la vie très tranquille menée par cette famille très aisée, dont la demeure est pavée de vases et napperons. Mais derrière les sourires étincelants d’amis ou voisins, les rancoeurs s’accumulent. À chaque nouvel épisode, on découvre de nouvelles raisons pour lesquelles leur maison a pu être détruite, et la tension ne fait que grimper, sans pour autant basculer dans le mélodramatique cliché.

Deux visions de la maternité, et de la vie d’une femme

Le côté thriller de Little Fires Everywhere est alimenté par une réflexion de fond sur les différences fondamentales, et nombreuses, entre Mia et Elena. Elles se rencontrent alors qu’Elena accepte de louer un petit appartement familial à la seconde, qui décide de s’installer après une période à vivre sur la route avec sa fille adolescente, la jeune Pearl. 

Très vite, on comprend que ces deux femmes sont opposées sur de nombreux points. Le quotidien d’Elena est séquencé, homogène, rien ne dépasse, pas même un grain de poussière. Ses enfants trouvent leur déjeuner à emporter sur le comptoir de la cuisine tous les matins, son mari (joué par Joshua Jackson, très bon en père parfois surprenant) n’a jamais la moindre tâche à faire, et son emploi de journaliste n’est pas bien palpitant.

Malgré cette routine très convenue, Elena semble heureuse, même si on vient à en douter au bout de quelques épisodes. Elle virevolte, contrôle tout comme une Shiva omnisciente, connaissant les emplois du temps de chacun, et ne s’arrêtant jamais de parler, de tout commenter. Comme une cheffe d’orchestre sans entracte. L’illustration d’une charge mentale ultime, où le bon déroulement du foyer repose uniquement sur ses épaules. Elle ne fait appel à son époux que lorsqu’elle a besoin d’appui auprès d’un de leurs enfants. 

Jusqu’à l’arrivée de Mia dans sa vie, seule sa fille benjamine pouvait la couper dans son élan, dressant un mur entre elles. Izzy ne veut pas se voir dicter sa vie, et n’a pas envie d’imiter sa mère. Encore et encore, Elena se cogne à sa résistance et ne comprend pas pourquoi elle ne veut pas marcher dans ses pas, adopter son modèle de vie qu’elle semble transmettre sans problème à ses autres enfants. Elle se sent rejetée, et son désarroi fait parfois de la peine. 

De son côté, Mia est une mère célibataire, indépendante, qui ne tient pas en place. C’est pour sa fille qu’elle décide de se poser un peu, mais elle veille à se laisser des libertés, notamment des moments de création en tant qu’artiste, tout comme elle en laisse à sa fille.

Mais Mia est, elle aussi, férocement protectrice envers son enfant, parfois au point d’en être effrayante lorsque sa peur panique qu’elle lui échappe face à cette nouvelle famille aisée et influente se pare d’une colère froide. Assez vite, des scènes de cauchemars sous-entendent qu’un drame lui est arrivé, ayant instauré un rapport quasi fusionnel entre elle et Pearl. 

Racisme ordinaire et privilèges de classe

Rapidement, un rapport électrique s’instaure entre les deux mères, à mesure qu’Elena court sur les nerfs de Mia. Et il ne s’agit pas que de personnalités incompatibles, mais d’une animosité alimentée par le racisme ordinaire d’Elena, qui se croit pourtant pleine de bonnes intentions. 

En plus de son excellent jeu d’actrices, les adolescents étant aussi très bons, Little Fires Everywhere s’avère brillante par sa capacité à montrer comment les enjeux sociétaux traversent les foyers, et les tempéraments. Les personnages sont en partie le résultat de leur milieu social, lui-même influencé par leur richesse et leur couleur de peau, qui détermine en partie leur condition au monde. 

L’un des débats prégnants du féminisme est de réfléchir à la manière dont les plus femmes les plus aisées doivent en partie leur émancipation aux autres femmes, plus pauvres, dont elles dépendent pour avoir le temps de développer leur carrière, ou profiter de davantage de temps libre, et cette série en est la parfaite illustration. 

C’est à contre-coeur que Mia accepte de devenir une sorte d’aide à tout-faire pour la famille Richardson, parce qu’elle a besoin d’argent. Mais son tempérament indépendant, et son engagement de femme racisée féministe, consciente de différences raciales de traitement difficilement visibles voire compréhensibles pour les non-concernées, en souffrent. 

La générosité d’Elena envers Mia et Pearl s’avère parfois déplacée, car insistante, et le résultat de sa vision binaire de la société : femmes blanches et aisées d’un côté, femmes racisées et pauvres de l’autre, moins susceptibles d’être de bonnes mères. 

“Vous n’avez pas fait de bons choix, vous avez eu de bons choix”, rétorque à un moment Mia à Elena, arguant par là qu’ en tant que femme blanche issue d’un milieu aisé, elle avait déjà toutes les cartes en main pour offrir un foyer stable et la réussite à ses enfants. Et qu’il est donc injuste qu’elle juge les autres depuis sa vie d’emblée facilitée. 

Au travers d’autres personnages racisés, certains plus jeunes, Little Fires Everywhere pousse la réflexion plus loin en posant cette question : comment se comporter au milieu de non-racisés, qui plus est aisés, quand on est soi-même racisé ? Jusqu’à quel point accepter le racisme ordinaire, ou se conformer par peur de déranger ou d’être critiqué, rabaissé à un “cliché” ? Jusqu’où renoncer à ses droits, son intégrité ? 

Là où Elena se méfie de Mia, cette dernière la méprise, et Little Fires Everywhere prend le temps de nous le montrer, et nous expliquer pourquoi. Entre générosité et condescendance, il n’y a qu’un pas pour embraser l’autre.

Little Fires Everywhere, diffusée sur Hulu, de Liz Tigelaar, avec Reese Witherspoon et Kerry Washington 

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