Les dents du malheur, ou comment la santé dentaire reste un marqueur d’inégalité sociale

  • "Les inégalités de santé bucco-dentaires sont fortement corrélées aux inégalités sociales"
  • Les pauvres, perdus d’avance dans un système biaisé
  • Re-politiser le sujet

Difficile à imaginer aujourd’hui, alors que les sourires ultra bright s’affichent en grand sur les publicités et scintillent sur nos écrans, mais pendant longtemps, l’étiquette à la Cour du roi prônait de rire et sourire la bouche close. Vivons huppés, les dents cachées.

Mais au 18e siècle, deux œuvres viennent balayer la règle : Rousseau, dans son roman Julie ou la Nouvelle Héloïse* décrit le sourire de son héroïne en long, en large et en travers ; et la peintre Elisabeth-Louise Vigée Le Brun réalise un autoportrait où, comble du scandale, elle sourit toutes dents dehors. Quelques siècle plus tard, la domination hollywoodienne achèvera d’installer le règne des molaires à l’air.

“Les inégalités de santé bucco-dentaires sont fortement corrélées aux inégalités sociales”

Ces histoires-là, c’est le journaliste Olivier Cyran qui les raconte, non sans ironie, dans son ouvrage Sur les dents. Ce qu’elles disent de nous et de la guerre sociale** (Éd. La Découverte). Car derrière l’anecdote, le constat est sans appel : “Quand on fait du journalisme social et qu’on s’intéresse aux rapports de force dans la société, on peut difficilement passer à côté du dentaire. Ce qui est étrange c’est surtout de réaliser à quel point le sujet est absent du débat public”, analyse l’auteur. En effet, même le ministère de la Santé le reconnaît, selon un document de 2011 cité dans l’ouvrage : “Les inégalités de santé bucco-dentaires sont fortement corrélées aux inégalités sociales.”

On n’est pas égaux face aux dents et face aux déterminants sociaux qui affectent la santé bucco-dentaire.

“On ne peut pas le nier, abonde Olivier Cyran. Même les pouvoirs publics l’admettent. Mais il y a une contradiction de fond, car d’un autre côté, on entend beaucoup de discours qui tendent à individualiser le problème. On culpabilise les personnes qui ont des soucis de dents. ‘Vous n’avez qu’à vous en prendre qu’à vous-mêmes. Si vous vous brossez les dents selon les règles, si vous évitez l’alcool, le sucre et le tabac, si vous avez une bonne alimentation, vous n’aurez pas de problème.’ Sauf qu’on n’est pas égaux face aux dents et face aux déterminants sociaux qui affectent la santé bucco-dentaire.”

Malgré cette réalité établie, le discours culpabilisant fonctionne à plein et enferme les victimes de problèmes dentaires dans un profond sentiment de honte. Au-delà de la douleur physique endurée, “les dents représentent à la fois un territoire intime, mais aussi une carte de visite tendue aux yeux du monde.”

Et, parfois, ce territoire intime a été douloureusement endommagé par la vie, rendant le quotidien impossible.

Les pauvres, perdus d’avance dans un système biaisé

L’ouvrage d’Olivier Cyran ne manque pas de témoignages de personnes édentées ou en souffrance. Femmes victimes de violences conjugales, réfugiés au parcours cabossé, pauvres exclus du système ; leurs dents agissent comme un révélateur de toutes celles et ceux que l’organisation inégalitaires des soins laisse sur le bord de la route. “Même s’il y a des tentatives de réformes, avec le reste à charge zéro par exemple, on reste dans un système qui met en compétition des soins remboursés et plafonnés avec des soins non-remboursés non plafonnés. Et pour gagner leur vie, les dentistes sont tenus de privilégier les soins à haute valeur ajoutée.”

Abdel Aoucheria en sait quelque chose. L’actuel vice-président de l’association La Dent Bleue, qui vise à l’information des usagers des soins dentaires, est également le fondateur du collectif contre Dentexia, “un groupe de patients ayant vu le jour suite à la liquidation de la chaîne de centres dentaires associatifs low-cost Dentexia, et qui a fédéré plus de 3000 victimes entre 2016 et 2017.” Ces centres low cost doivent leur ouverture à la loi Bachelot de 2009, dont l’objectif était d’assouplir les règles de création de centres de santé.

Cette dérégulation du marché a permis à n’importe quel homme d’affaires de créer un centre dentaire, sans même être dentiste. La loi, censée protéger les usagers d’un montage financier hasardeux, s’est avérée facilement contournable. Chez Dentexia, les soins étaient payés à l’avance, souvent à crédit par des patients aux faibles moyens ; le matériel médical utilisé de mauvaise qualité ; et les dentistes obligés d’opérer à la chaîne pour faire du chiffre. Quand l’entreprise a été mise en liquidation, des centaines de patients ont vu leur parcours de soin s’arrêter “au beau milieu du guet”. “J’ai vu des choses intolérables, des personnes âgées sans plus aucune dent dans la bouche, d’autres avec des fils en plein milieu. Plusieurs personnes ont aussi pensé à se suicider”, raconte Abdel Aoucheria.

Le tissu social, dans son ensemble, est abîmé. Il faut s’emparer de ce sujet politique de premier plan.

Re-politiser le sujet

Lui aussi victime, il reçoit jusqu’à 34000 mails de doléances, teintés de désespoir. Avec d’autres, ils mènent le combat politique, pour que les pouvoirs publics reconnaissent leur responsabilité et, surtout, pour que les patients abandonnés puissent être décemment pris en charge par d’autres praticiens – car beaucoup ont refusé de venir en aide aux victimes, vues comme des “brebis galeuses”.

Aujourd’hui, une aide a été mise en place par l’État, mais à des conditions tellement strictes que peu ont pu en bénéficier. “Sur les 1000 dossiers déposés, plus ou moins 500 ont été acceptés et ont reçu une réponse partielle.” Après cette expérience atroce – loin d’être terminée pour certains – les membres du collectif ont décidé de s’inscrire dans une démarche d’empowerment, “pour que les usagers ayant vécu des déboires puissent se faire entendre”. D’où la création de La Dent Bleue.

“Quand les problèmes dentaires arrivent tôt, on renonce à se faire soigner. Quand vous avez accumulé des soucis pendant des décennies, ils deviennent plus lourds, mais vous n’avez pas forcément les moyens de payer et vous devez faire un arbitrage entre, tout simplement, mettre de l’essence dans la voiture, financer vos études, vous acheter à manger. Ce n’est pas uniquement un problème d’argent, ça vient de plus loin. Ces questions sont enracinées dans la réalité sociale”, constate Abdel Aoucheria.

Selon lui, il est grand temps de remettre “l’éthique du care” au centre de la question des soins dentaires. Mettre le praticien et le patient d’égal à égal. “Car pour le moment, en tant que patient, vous êtes complètement minoré.” Une approche qui s’inscrit dans le discours d’Olivier Cyran, qui appelle à politiser la question des soins dentaires. “Il s’agit d’un problème collectif. Le tissu social, dans son ensemble, est abîmé. Il faut s’emparer de ce sujet politique de premier plan.”

(*) Julie ou la nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau, Éditions Flammarion-GF. Disponible sur Place des Libraires ou Amazon

(**) Sur les dents. Ce qu’elles disent de nous et de la guerre sociale d’Olivier Cyran, Éditions La Découverte. Disponible sur Place des Libraires ou Amazon

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