Ces traitements du futur issus de la mer

De l’eau recouvre les deux tiers de la planète et ça tombe bien, car les fonds marins recèlent des trésors insoupçonnés pour notre santé.

Restez informée

L’océan est un champ de bataille et c’est une aubaine pour nous. Michel Hignette, océanographe biologiste, nous explique pourquoi : “Les espèces ‘fixées’, qui ne peuvent pas fuir face aux prédateurs, comme les éponges ou les coraux par exemple, développent des moyens de défense chimiques. Il y a donc un gros potentiel avec des molécules d’intérêt, susceptibles de servir pour notre santé. De nombreuses recherches sont menées sur les organismes marins par les laboratoires de la big pharma et des start-up, même si le chemin est souvent très long pour arriver à d’éventuelles applications pour l’homme.”

Face au Covid-19, deux fucoïdanes, des molécules extraites des algues, ont été testées comme “leurre” afin de détourner le virus de nos cellules. Les résultats encourageants publiés en juillet (in vitro, ils ont montré une efficacité supérieure au remdésivir, un antiviral) ne semblent cependant pas avoir été suivis d’effets pour l’instant. Mais il existe bien d’autres travaux qui progressent.

Détecter les maladies cardio-vasculaires grâce aux algues

Les algues sont au cœur de différents projets. L’Ascophyllum nodosum, une algue brune, est notamment récoltée au large de l’île d’Ouessant. On en extrait un polysaccharide, le fucoïdane, qui intéresse le Dr Cédric Chauvierre, chercheur à l’Inserm U1148, en quête de solutions face aux pathologies cardio-vasculaires. “Cette molécule a des propriétés remarquables car elle permet de cibler une protéine très présente à la surface des vaisseaux sanguins lorsqu’ils sont inflammés”, explique-t-il. C’est le cas, par exemple, quand il y a un trouble de la circulation, une plaque d’athérome ou un thrombus, qui peut causer un infarctus, un AVC… Son équipe a utilisé le fucoïdane comme produit de contraste, injecté pendant un examen d’imagerie (scintigraphie) pour repérer s’il y a eu un caillot, même ancien, et/ou une inflammation vasculaire. “Si certains vaisseaux “s’illuminent” à l’image grâce à ce produit, même en l’absence de caillot visible, cela veut dire que l’inflammation est toujours présente et qu’il est utile de prescrire des anticoagulants pour prévenir la formation d’un nouveau caillot”, explique-t-il. Les essais cliniques sur l’homme sont en cours à Amsterdam. À la clé : une aide au diagnostic et une prise en charge plus personnalisée. On envisage aussi d’utiliser le même extrait d’algue dans un nanotransporteur afin de cibler plus précisément le site d’un caillot pour y acheminer l’actilyse, un médicament thrombolytique qui le dissout.

Un espoir pour contrer Alzheimer

À l’Est, du nouveau ! La Chine a approuvé la mise sur le marché du GV-971, un autre polysaccharide extrait d’algues brunes, développé par le laboratoire chinois Green Valley. Il s’agit cette fois de traiter les formes légères à modérées de la maladie d’Alzheimer. Cette molécule agit en modifiant la composition du microbiote intestinal et, plus précisément, en diminuant la présence de métabolites impliqués dans l’inflammation du cerveau. Elle pourrait réduire aussi l’accumulation des protéines bêta-amyloïdes et tau observées chez les malades à l’imagerie cérébrale. L’essai clinique, portant sur 818 personnes atteintes à un stade léger à modéré, montre une petite amélioration du score cognitif après trente-six semaines de traitement. Une étude internationale sur ce nouveau traitement est en cours et prévoit d’enrôler plus de 2 000 patients.

Soigner nos gencives grâce à un ver

Les animaux marins passionnent aussi les chercheurs ! L’arénicole, le petit ver qui laisse des tortillons observables dans le sable, peut rester des heures en apnée à marée basse grâce à son hémoglobine qui transporte quarante fois plus d’oxygène que la nôtre. La start-up bretonne Hemarina l’a utilisé pour développer une molécule transporteuse d’oxygène (M101). Nous vous en avions déjà parlé dans cette rubrique : elle est utilisée dans une solution (HEMO2life) qui prolonge de plusieurs heures le temps de conservation des organes utilisés pour les greffes. La tentative de s’en servir pour aider les patients touchés par le Covid-19 à mieux respirer n’a pas abouti. Mais aujourd’hui, une nouvelle application se profile, cette fois pour traiter les pathologies de gencives telle la parodontite, qui peuvent conduire au déchaussement. Objectif : lutter contre les bactéries anaérobies qui détruisent les tissus et survivent mal dans les milieux riches en oxygène. Le Pr Olivier Huck, chirurgien-dentiste, participe avec l’université de Strasbourg aux études en cours : “Nous avons déjà testé cette molécule sur des souris en l’injectant au niveau du site infecté, et ça marche : elle réduit l’infection et favorise la cicatrisation. L’idée d’avoir une molécule qui puisse réduire le recours aux antibiotiques et aux chirurgies en cas d’infection dentaire nous intéresse beaucoup.” Prochaine étape : la tester dans des bouches humaines, par exemple sous forme d’un gel injectable.

Des anticancéreux inspirés des éponges

“Parmi les espèces marines, celles qui suscitent le plus de recherche médicale à l’heure actuelle sont probablement les éponges”, indique Michel Hignette. Ces colonies de cellules ont élaboré un arsenal impressionnant de molécules (plus de 6 500 répertoriées à ce jour) pour se protéger des virus, champignons et prédateurs. L’an dernier, des scientifiques de Harvard sont parvenus à synthétiser en laboratoire l’halichondrine B, une molécule produite naturellement par des éponges de mer japonaises et qui possède une action anticancéreuse exceptionnelle (elle inhibe la formation des microtubules, une structure essentielle à la division des cellules). D’autres médicaments anticancéreux ciblent également ces microtubules (paclitaxel et vinblastine, entre autres), mais l’halichondrine B semble encore plus efficace. Cette prouesse (ils ont réussi à produire plus de 10 g d’halichondrine B) va enfin permettre d’évaluer ses effets sur l’homme.

Les étoiles de mer au service de nos oreilles

Le potentiel des éponges, Laurent Meijer le connaît. Cet ancien chercheur au CNRS travaille avec sa société, Perha Pharmaceuticals, implantée à Roscoff, sur une protéine (DYRK1A) impliquée dans les problèmes d’apprentissage, de mémorisation ou d’orientation dans l’espace chez les trisomiques 21 et les patients atteints d’Alzheimer. En synthétisant la molécule Leucettinib 21, similaire à celles produites par les éponges et capable de réguler l’activité de la protéine DYRK1A, son équipe espère proposer un médicament en mesure de réduire le déficit cognitif chez les malades. Les tests cliniques, dans un premier temps sur des personnes trisomiques, pourraient commencer d’ici un à deux ans.

En parallèle, le chercheur s’intéresse aux œufs d’étoiles de mer “qui sont de très bons modèles pour faire de la recherche fondamentale, notamment sur la division cellulaire, et nous mettent sur la piste de nouvelles molécules”. Dernière découverte en date : une molécule qui protège les cellules ciliées, comme celles qui, dans nos oreilles, transforment les vibrations en signal électrique et nous permettent d’entendre. Il espère en tirer un produit protégeant contre les pertes auditives induites par certains traitements de chimiothérapie (cisplatine entre autres) ou antibiotiques. “En administrant cette molécule avant le traitement, on pourrait peut-être éviter cet effet secondaire grave mais la recherche n’en est qu’au tout début”, confie Laurent Meijer. La pharmacie bleue a encore quelques remèdes en stock.

Source: Lire L’Article Complet