Festival de Cannes 2021 : "Ouistreham" d'Emmanuel Carrère, un film social pour "rendre visibles les invisibles"

Soirée d’ouverture de la Quinzaine de Réalisateurs, le 7 juillet au Théâtre Croisette de Cannes. Peu avant la projection de Ouistreham d’Emmanuel Carrère, qui donnait le coup d’envoi à la section parallèle du Festival, Juliette Binoche, actrice principale du film, est intervenue par écran interposé depuis les États-Unis “Je suis absente. Mais en quelque sorte, c’est une bonne idée. Car les invisibles seront visibles ce soir”, dit-elle en référence à ces femmes et ces hommes auxquels est consacré le film.

Journalisme en immersion

Ouistreham d’Emmanuel Carrère est l’adaptation du livre de la journaliste Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham. Une écrivaine reconnue, Marianne Winckler, interprétée par Juliette Binoche, s’installe près de Caen où elle se fait embaucher dans une équipe de femmes de ménage pour observer leurs conditions de travail et en témoigner dans un livre. Une sorte de méthode Wallraff, du nom du journaliste allemand qui avait témoigné des dures conditions de vie des immigrés turcs en Allemagne en se faisant passer pour l’un d’eux dans les années 1980. Mais contrairement à Günther Wallraff qui en son temps s’était grimé, Marianne Winckler ne révèle pas son identité mais joue à visage découvert.

L’immersion porte ses fruits, et Marianne ne peut cacher sa satisfaction d’avoir trouvé par exemple en Christèle, l’une de ses nouvelles collègues, déterminée et courageuse, “le portrait” qu’elle cherche : “on tient le livre”, écrit-elle dans ses notes. Le récit filmé qu’en fait Emmanuel Carrère est de ce point de vue convaincant. Si Juliette Binoche est très juste dans son jeu double (à la fois journaliste en secret et femme de ménage, les mains littéralement dans la cuvette des toilettes), les autres actrices, non professionnelles, et pour la plupart agentes d’entretien de métier, sont criantes de vérité.

Pénibilité

Ouistreham donne ainsi à voir le quotidien de ces “invisibles” (ce qu’ambitionne Marianne, la phrase est citée ainsi dans le film), hommes et (surtout) femmes travaillant dans la précarité, avec des temps de trajets très longs et dans des conditions de grande dureté physique. Les plans les plus frappants ont lieu dans le ferry qui fait la liaison entre Ouistreham et Portsmouth. “Le ferry c’est l’opération commando”, résument presque amusées les collègues tant les conditions sont pénibles. En 1h30, le temps de l’escale au port, il faut faire 60 lits ,et chaque cabine en moins de 4 minutes. L’allure est militaire. Et la fatigue se lit dans les yeux et les postures des femmes.

Le film pointe du doigt également le mépris dont font l’objet tous ces travailleurs, autant auprès des recruteurs que d’autres collègues d’un rang supposé supérieur. De même qu’il montre avec finesse l’élan de solidarité et d’entraide et les moments de détente autour d’un bowling ou d’un pot de départ. Ouistreham réserve ici quelques belles scènes à l’humour irradiant.

Facture documentaire

Si l’adaptation du livre de Florence Aubenas – qui a mis longtemps à accepter de céder ses droits – se veut une œuvre de fiction, Emmanuel Carrère ne s’éloigne pas en réalité d’un traitement documentaire. On aurait pu attendre un parti pris plus audacieux de mise en scène pour faire décoller la réalisation au niveau cinématographique. Tel quel, il épouse en tout cas l’ambition militante – mais c’est déjà très louable – exprimée par Juliette Binoche lors de la présentation au Théâtre Croisette : “le film est fait pour eux (pour les invisibles, ndlr). Pour eux et pour nous tous. Pour avoir un peu plus de conscience. Du respect pour eux, si ce n’est de l’amour”, a-t-elle conclu.

La fiche

Genre : Drame
Réalisateur : Emmanuel Carrère
Acteurs : Juliette Binoche, Hélène Lambert, Léa Carne, Emily Madeleine, Patricia Prieur, Évelyne Porée, Didier Pupin
Pays : France
Durée : 1h46
Sortie : 12 janvier 2022
Distributeur : Memento Distribution

Synopsis : Marianne Winckler, écrivaine reconnue, entreprend un livre sur le travail précaire. Elle s’installe près de Caen et, sans révéler son identité, rejoint une équipe de femmes de ménage. Confrontée à la fragilité économique et à l’invisibilité sociale, elle découvre aussi l’entraide et la solidarité qui unissent ces travailleuses de l’ombre.

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