Secrets de famille : le poids du silence en héritage

“Je suis mariée et personne de ma famille ne le sait” ; “Ma sœur est en fait ma demie-sœur, ma mère m’a dit de ne rien dire” ; “Mon père trompe ma mère avec l’une de leur amie, je le sais, pas ma mère”; “J’ai eu recours à l’IVG et personne de ma famille ne le sait et ne le saura jamais” ; “Je cache ma maladie à ceux qui pourraient m’aimer” ; “J’ai eu une histoire d’amour avec mon cousin pendant un an, il était marié”…

Lorsque Morgane Ortin, derrière le projet Instagram Amours Solitaires, propose à ses abonnés de lui confier leur secret le mieux gardé, ils sont nombreux à s’en libérer, un court temps, anonymement, derrière leur clavier. Qu’il en soit le gardien ou le prisonnier, c’est un secret lié à sa famille que l’internaute lui révèle, souvent. Parce qu’à chaque famille son lot de zones d’ombre dans le roman familial, de fantômes dans la crypte psychique et de silences qui font le bruit du malaise. Voire du mal-être. Chez ceux qui le taisent, mais aussi chez leurs descendants. Même – et surtout – s’ils ne savent rien dudit secret.

Selon certains, ce dernier, encore inconnu mais transmis à leur inconscient, pourrait les affecter, modifier leur comportement, jusqu’à leurs choix de vie. 

Un secret non-verbalisé mais puissamment ressenti

C’est l’exemple de Romy Trajman, qui ressent un malaise, un non-dit, depuis le divorce de ses parents quand elle avait à peine six ans. “Petite, je sentais bien que des évènements graves avaient tendu leurs liens. J’entendais leurs silences”, rembobine-t-elle aujourd’hui, à l’âge de 25 ans. Alors qu’elle ne sait rien, Romy éprouve aussi “une blessure inexplicable dans son corps”.

Le secret “n’est pas verbalisé, il est invisible, mais il est ressenti”, écrit Yvonne Poncet-Bonissol, psychologue clinicienne, spécialiste des relations familiales, dans son passionnant ouvrage Secrets de famille, paru cet automne aux éditions Larousse. Puis il “finit par nous envahir à notre insu”. La petite Romy grandit et devient une jeune réalisatrice, encombrée par ce secret flottant et omniprésent en elle. Elle se met alors à enquêter, trois ans durant. Savoir, trouver, comprendre, lui était devenu “viscéral”, explique-t-elle. 

Petite, je sentais bien que des évènements graves avaient tendu leurs liens. J’entendais leur silences

Des secrets qui traversent les générations

Le fantôme [représente] le drame familial qui s’est invité dans la psyché de l’enfant et qui est là pour le hanter quotidiennement

Des maux au lieu des mots : les conséquences des secrets de famille

Le tabou ou le secret de famille s’est inscrit chez l’enfant avec cette idée qu’il ne faut surtout pas poser de question

“Encore enfant, celui qui ressent le secret qu’on lui cache peut faire des bêtises à l’école, être hyperactif ou insomniaque, dit aussi le spécialiste. Car le tabou ou le secret de famille s’est inscrit chez l’enfant avec cette idée qu’il ne faut surtout pas poser de question. Il ne va pas oser en poser pour protéger à son tour ses parents, poursuit-il. Ce peut être dévastateur. Puisqu’il s’empêche de verbaliser, le malaise va s’exprimer par une bêtise, voire un trouble du comportement ou du caractère.”

Plus tard, le poids du secret peut être la conséquence de maux bien plus graves. “Certains sujets peuvent avoir des troubles psychosomatiques et tomber régulièrement malades, d’autres peuvent développer des troubles du comportement alimentaire (boulimie, anorexie…), d’autres encore, des pathologies addictives telles que la toxicomanie”, explique Mickaël Benyamin. “On peut trouver aussi des symptômes phobiques très marqués, des symptômes obsessionnels prégnants”, ajoute de son côté le psychologue de Youtube. 

Une fois le secret révélé

Dans la famille de la new-yorkaise Dany Shapiro, auteure du best-seller Héritage (Les arènes), le secret, c’était elle. À 54 ans, un test ADN qu’elle achète en kit sur Internet avec son mari et sa demie-sœur pour s’amuser à connaître leurs pourcentages de lointaines origines lui révèle son histoire : elle n’est pas la fille de son père. 

Dans celle d’Hannah, actuellement étudiante en droit, le secret a surgi un vendredi soir – elle se souvient du jour précis -, alors que sa mère, son grand-frère et elle attendaient que le père raccroche pour passer à table. Lorsque ce dernier réapparait, après deux heures au bout du fil, il affiche un grand sourire qui surprend ses enfants. Le grand-frère chambre alors Hannah, à l’époque âgée de 12 ans : “Il va t’annoncer que tu es adoptée”. “Et ta sœur !”, lui rétorque-t-elle, assez vulgairement, avec la répartie d’une collégienne. Le père enchaîne, peut-être maladroitement : “Justement, vous avez une sœur.”

C’était bizarre ce secret dans le secret dans cette famille où l’on ne dit rien parce que l’on ne sait pas qui sait

C’est par ce dialogue loufoque et mémorable – Hannah en rit aujourd’hui – que les deux adolescents ont appris l’existence de leur demi-sœur, âgée de 28 ans à l’époque et née d’une union dont ils ignoraient aussi l’existence. Le père leur explique ce soir-là qu’il a retrouvé son aînée grâce à Facebook, et que tous deux ont conclu, lors de leur appel, qu’elle quitterait sa ville et son conjoint violent pour s’installer chez eux. Un mois après ce vendredi soir, la demi-sœur avait emménagé chez Hannah.

“Mon frère n’a pas réagi. Il n’a pas lâché un mot. Même quand elle vivait chez nous : pas un mot”, se souvient l’étudiante, qui, elle, avait pleuré et lui avait sauté dans les bras lors de leur première rencontre. Elle se rappelle : “Il ne fallait en parler à aucun membre de notre famille. On a vu personne pendant quasiment un an. C’était bizarre ce secret dans le secret dans cette famille où l’on ne dit rien parce que l’on ne sait pas qui sait.”

Attendre la mort pour révéler le secret

Durant une année, la nouvelle sœur cohabite avec sa nouvelle famille. Puis un jour, sans dire au revoir, elle a plié bagage pour retourner à sa vie d’avant. 

Hannah pense aujourd’hui que son père n’aurait jamais révélé son secret s’il n’avait pas retrouvé sa fille sur les réseaux sociaux et que cette dernière n’avait pas été en danger. “Le secret explose souvent lors d’une crise ou d’un évènement tragique”, analyse Mickaël Benyamin. Au décès d’un des membres du clan, par exemple. “Il faut souvent attendre la mort d’un des acteurs du secret pour qu’il puisse être révélé”, pointe-t-il. La grand-mère maternelle de Romy a par exemple attendu le décès de son époux pour réussir à révéler ses terribles agissements. “Je pense qu’elle n’aurait pas pu me le dévoiler avant sa disparition”, pense sa petite-fille.

Par une plateforme de généalogie comme pour Dany Shapiro, par une psychiatre messagère ou autour d’un thé comme pour Romy Trajman, ou par un père qui ne prépare pas son annonce comme pour Hannah… “Il n’y a pas de bonne manière de découvrir un secret, affirme le psychanalyste. Si quelqu’un décide de lever le secret, quelque soit la manière dont il le fait, il active une bombe à retardement.”

La révélation peut faire exploser des familles fragiles qui ne tenaient que pour et par ce secret

Car, “tant que le secret n’est pas révélé, le lien familial est maintenu”, raisonne le spécialiste. Les gardiens du secret sont rattachés les uns aux autres par une promesse et tout est organisé autour de ce secret. “Mais une fois qu’il apparaît au grand jour, tout s’effrite”, selon Mickaël Benyamin. Les membres ont comme failli à leur devoir, ils ne sont plus liés par ce pacte silencieux.

Quand vient la libération

Quant aux prisonniers du secret, la révélation peut être pour eux libératrice, mais dans un second temps seulement, prévient le psychologue clinicien et psychanalyste. “Il y aura d’abord un contre coup : des remises en questions sur ses choix familiaux, professionnels, un sentiment de trahison entre frères et sœurs ou ressenti à l’égard de ceux qui savaient, voire des rivalités œdipiennes. ‘Pourquoi lui savait alors que moi je l’ignorais ?’ La révélation peut faire exploser des familles fragiles qui ne tenaient que pour et par ce secret”, insiste-t-il.

L’apparition d’une demie-sœur surprise “a déclenché la séparation définitive de mes parents”, analyse Hannah, avec 12 ans de recul. Le secret divulgué lui a fait “un peu bizarre, un peu perdre confiance” en son père, à cette période-là. Mais elle ne lui en a jamais voulu pour “ce moment où l’on réalise que ses parents sont humains”. Cette histoire ne l’empêche pas d’avancer dans sa vie, assure-t-elle aujourd’hui, mariée et bientôt avocate, en se réjouissant presque que cette révélation ait soulagé son père.

Chez les Trajman aussi, “le silence était plus lourd que le secret” et “cela a fait beaucoup de bien à tout le monde de pouvoir décharger”, affirme Romy, “apaisée”. Non-révélé, le secret “empêche une fluidité relationnelle et créé une sorte de barrière”, écrit Yvonne Poncet-Bonissol. Barrière cassée pour Romy qui “en veut moins” à son père et se sent plus proche de lui, trois ans après ces lourdes découvertes.

À l’été 2021 sortira au cinéma Le divorce de mes marrants, son film-documentaire sur ces deux âmes blessées qui lui ont tant bien que mal caché leurs secrets. La création artistique pour thérapie, pour ne plus subir l’histoire enfouie. Et dans un soupir de soulagement, elle jure : “Maintenant que j’ai matérialisé la chose taboue, je peux tourner une page.”

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