Marie Ndiaye, dans la tête d’un monstre de contrôle

Gabrielle est professeure de français à Royan, où elle s’est installée après avoir quitté Marseille et une vie conjugale qui l’étouffait – sans jamais plus revoir les siens. Belle et très soignée, tout entière dans le contrôle de son apparence qui lui permet de museler sa culpabilité et sa sauvagerie naturelle, elle s’est construit un personnage pour le confort de sa nouvelle vie.

Mais le suicide d’une élève, dont elle a ignoré la détresse, feignant plus ou moins de ne pas l’avoir sentie, la plonge dans une rage homérique contre cette jeune fille qui, au fond, lui ressemblait… Et contre les parents de celle-ci qui, eux non plus, n’ont pas été à la hauteur, et qui l’attendent sur son palier pour lui demander des comptes. Qu’a fait l’élève de sa peine, qu’a fait la prof de la sienne, que faisons-nous de nos blessures ?

Telles sont les questions posées par Royan, la professeure de français, le nouveau roman de Marie NDiaye.* Juste avant la deuxième vague de la pandémie de Covid-19, il aurait dû être mis en scène à l’Espace Cardin, puis partir en tournée, avec Nicole Garcia en narratrice**.

Se mettre face à ses responsabilités 

Marie Claire : D’où vous est venu ce monologue déconcertant ?

Marie NDiaye : Je ne voulais pas traiter une question sociétale (harcèlement entre élèves au lycée, sur les réseaux sociaux, suicide des ados), ni dénoncer quoi que ce soit. Je n’ai fait ni documentation ni enquête. J’ai juste imaginé une prof en me demandant quel événement pouvait la plonger dans une grande difficulté. Ce dont parle ce texte, c’est de sa responsabilité.

Et d’où vient sa rage, si surprenante dans ces circonstances ?

Elle est en colère contre l’idée qu’on puisse la tenir pour responsable. Mais cette colère n’est pas forcément sincère… En colère aussi contre ce drame qui menace la “bonne vie” qu’elle s’est construite. En colère, car elle ne veut pas remettre en question son statut de femme libre – liberté acquise au prix de la cruauté, puisqu’elle a abandonné son enfant.

Que penser de sa hargne contre les parents qui lui demandent des comptes ?

Elle refuse de les rencontrer : elle sait qu’ils aimaient leur fille, mais ils l’exaspèrent. Car elle sait aussi qu’elle ne pourra pas répondre à leur attente, et qu’ils veulent se décharger de leur part de responsabilité sur elle. Elle semble explosive, presque folle… Oui, enfin… Comme beaucoup de gens le sont, plutôt dingue, cinglée. Mais dans sa dinguerie, il y a une ligne : sa grande volonté de garder sa vie sous contrôle.

Y a-t-il quelque chose de vous dans cette sauvagerie et cette colère ?

Moi, je suis le contraire. Je suis liée, attachée à mon mari et à mes enfants. Et je ne suis pas dans l’affrontement. Plutôt dans l’évitement, dans la fuite quand quelque chose ou quelqu’un me déplaît. Je déteste le conflit et la dispute. Je les déteste à l’excès, d’ailleurs…

(*) Éd. Gallimard, 9,50 €.

(**) Royan, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia, jusqu’au 21 novembre à l’Espace Cardin, Paris 8e, puis en tournée en France.

Cet article a été initialement publié dans le n°819 du magazine Marie Claire, daté de décembre 2020. 

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