Islamophobie : Le rôle des médias dans la fabrique de la haine

Eviangate, PasToucheÀMonHijab, Charlie Hebdo… Depuis plusieurs années, les polémiques en France autour de l’islam se suivent et se ressemblent.

Il suffit d’un attentat ou d’une femme voilée qui intervient sur un plateau télé pour déchainer les passions. Du ministre au boulanger du coin, tout le monde a un avis à donner sur l’islam et sur ceux qui pratiquent cette religion. Critique de la religion et discours racistes se côtoient donc au point que certains crient à l’islamophobie en France. Ils voient en effet dans la lutte contre le séparatisme religieux, une hostilité du gouvernement français à l’égard des citoyens musulmans. Là où d’autres considèrent qu’il s’agit uniquement de défendre la laïcité et les droits des femmes, à travers le vote de plusieurs interdictions concernant le port du voile.

Le débat est sans fin. Cependant, il s’accompagne d’une hausse des agressions islamophobes selon une enquête de l’IFOP de 2019, ainsi qu’un climat de suspicion où pratiques religieuses et signes de radicalisation religieuse se confondent. Mais cette escalade de la haine envers les musulmans ne s’est pas faite en un jour. Elle semble même évoluée en fonction de la place que l’islam occupe dans l’actualité. Il convient donc de s’interroger sur le rôle des différents médias dans la construction de l’islam, comme le principal problème de la République.

Mais d’abord : Qu’est-ce que l’islamophobie ?

Aujourd’hui, le terme islamophobie est incontournable. Toutefois, lorsqu’il est prononcé, il est presque toujours suivi par celui de laïcité. Qu’il se dresse en opposition ou en association, il est le point central de cette question. C’est de la définition de la laïcité en France dont dépend la place que les religions, en particulier à l’islam, peuvent y occuper. Or, le rapport de la France au religieux est tourmenté, dans cette République qui s’est construite sur la mise à mort à la fois de ses monarques et de ses hommes d’Église. Malgré un apaisement des tensions, l’anticléricalisme persiste.

Cette vision est nourrie d’abord par les philosophes des Lumières qui déifient la raison, puis par la puissance conférée par le charbon, le fer et bientôt l’électricité. Les églises se vident. D’ailleurs à la fin du XIXème siècle, les Français ont tant rompu avec la religion qu’ils reprochent une pratique trop ostentatoire de la religion aux migrants italiens, surnommés Christos. La loi de 1905, qui promulgue la séparation de l’Eglise et de l’Etat entérine donc ce progressif recul de la religion dans la société. Cependant après des siècles a être façonné par la religion catholique, la République même laïque ne peut qu’en être héritière. Cet héritage passe notamment par la colonisation, dont les missionnaires chrétiens sont parmi les premiers agents.

La République de Jules Ferry encourage ainsi à son tour les peuples colonisés à abandonner leurs religions. C’est justement à cette époque que le site AFP Factuelle date la première utilisation du mot islamophobie par des administrateurs-ethnologues, comme “un préjugé contre l’islam répandu chez les peuples de civilisation occidentale et chrétienne.” Ce mot n’est popularisé qu’à partir des années 1980 avec des enquêtes tel que L’Islamophobia : a challenge to us all. Elle indique que l’islam est associée à la violence, à l’ignorance, au terrorisme et à l’altérité. Ces études donnent ainsi déjà une définition de l’islamophobie liée aux guerres et aux attentats, avant même que la situation géopolitique ne pointe tous les projecteurs sur l’islam.

Terrorisme et islam : même combat

Si les conflits au Moyen-Orient ne sont pas à l’origine de l’islamophobie, ils en révèlent l’existence. Dans son discours qui suit les attentats du 11 septembre 2001, George W. Bush fait du Moyen-Orient la terre d’asile des terroristes. Mais cette guerre contre le terrorisme prend vite la forme d’une guerre contre certains pays musulmans, puis contre les musulmans eux-mêmes. C’est en tout cas ce qu’indique la confusion de plus en plus systématique entre attentat et islam dans les différents médias. Au côté d’une multitude de films et séries qui s’inspirent de l’attaque du World Trade Center, on retrouve souvent la figure du terroriste arabe et barbu derrière l’écran, jusque dans les comédies comme South Park.

De plus, la multiplication d’attaques islamistes sur le sol français, à savoir notamment l’attentat du Bataclan, l’attaque de Charlie Hebdo, les attaques à Nice, ou l’assassinat de professeur Samuel Paty, ont fini de renforcer cet amalgame entre les deux. Les militants qui luttent contre l’islamophobie dénoncent à ce titre une utilisation par les médias du mot attentat uniquement au sujet des crimes commis par les personnes se revendiquant musulmanes. Là où au contraire les attaques à l’encontre des mosquées ou des musulmans, comme la tentative d’assassinat sur l’imam de Brest, sont présentées comme des actes isolés et motivés par la folie. Un tel traitement de l’information suppose une assimilation telle de l’islam au terrorisme que les musulmans ne pourraient être qu’auteurs des attentats et non pas victimes. Ainsi la lutte contre le terrorisme se transforme en une confrontation entre deux civilisations : l’Occident et l’Orient.

L’islamophobie au service de l’impérialisme

L’opposition entre l’Occident chrétien et l’Orient musulman puise là encore ses racines dans une Histoire longue, celles des croisades religieuses. Ce n’est pas seulement les armes qui s’affrontent mais aussi deux idéologies, se définissant en opposition l’une à l’autre. Face à des groupes comme Daesh qui détruisent tout ce qui renvoie à l’Occident, des églises aux antennes paraboliques, les Etats-Unis et avec eux l’Europe se dressent comme les défenseurs de la démocratie et de la liberté lorsqu’ils envahissent l’Irak ou l’Afghanistan. Cependant, cette liberté semble être comprise nécessairement comme une adoption du mode de vie à l’occidental. C’est ce que suggère l’imbrication du débat sur l’identité nationale et de la lutte contre la radicalisation religieuse. Le principal sujet de ce débat était la compatibilité du voile islamique avec les valeurs républicaines.

Ce dualisme est visible dans le goût des scénaristes pour le personnage de la musulmane voilée qui ôte son voile pour se libérer. Or si comme Nadia dans Elite elles se dévoilent, c’est quasi systématiquement pour plaire à un jeune homme souvent blanc, et toujours non-musulman. Ce passage d’un patriarcat musulman, à un patriarcat occidental n’a donc pas vocation à promouvoir les droits des femmes. Il renvoie plutôt à ce que le sociologue Farhad Khosrokhavar appelle “le sentiment de l’appartenance frauduleuse des immigrés à la nation, l’impression générale que les jeunes issus de l’immigration rejettent la civilisation française par leur adhésion ostentatoire à l’islam.” L’objectif est donc de choisir son camp. Ce constat fait de l’islamophobie l’expression d’une volonté historique de domination d’un peuple sur l’autre. Un impérialisme. Dans ce cadre les médias ne sont à l’origine qu’un relais d’informations sur la question, mais en vertu de la place grandissante qu’ils accordent à ce discours, ils contribuent à amplifier les tensions existantes. Cependant aujourd’hui, aux côtés des médias traditionnels, les réseaux sociaux offrent un discours concurrent qui appelle à une véritable fraternité entre l’islam et France. C’est justement parce que ces idées ne font pas consensus, qu’il y a toujours des polémiques et débats, au point d’organiser des états généraux de la laïcité.

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