Donna Rotunno, la femme qui veut innocenter Harvey Weinstein

Le procès le plus attendu de la décennie s’ouvre le 6 janvier, à New York. Et c’est une femme, avocate redoutée, qui va défendre le magnat du cinéma qui risque la prison à vie après une inculpation pour viol. Rencontre exclusive, à quelques jours de la comparution, avec celle que l’on surnomme «le bouledogue des salles d’audience».

«Harvey m’a appelée un soir après qu’un de ses conseillers nous a mis en contact. En moins de trente-six heures, j’étais dans un avion pour New York», nous raconte Donna Rotunno par téléphone, au lendemain de Thanksgiving, fin novembre. L’avocate de Chicago n’a pas été choisie au hasard. On l’ap­pelle «le bouledogue des salles d’audience». Ce surnom ne la gêne pas. «C’est un de mes clients qui a, le premier, employé l’expression : je le prends comme un compliment.» Le 11 juillet, lors d’une audience au tribunal de Manhattan entérinant le troisième changement d’avocat de Harvey Weinstein, Donna Rotunno, 42 ans, est officiellement devenue celle qui a accepté de défendre le puissant producteur hollywoodien aux 81 Oscars, dont la chute re­tentissante en octobre 2017 a secoué Hollywood puis la planète, et déclenché la révolution #MeToo. S’il est reconnu coupable, il risque une condamnation à per­pétuité. Le procès de la décennie, prévoit-on déjà.

Devant la cour, l’ancien magnat de 67 ans est inculpé pour deux agressions sexuelles sur deux femmes (dont l’identité n’a pas été révélée) – l’une pour une fellation forcée en 2006, l’autre pour un viol en 2013. Un chiffre finalement modeste au regard des plus de 80 accusations publiques, portées par des femmes, incluant des noms aussi célèbres que Gwyneth Paltrow ou Ashley Judd. «Mais ces allégations n’entrent pas dans le cadre du procès», recadre Donna Rotunno d’emblée, concentrée sur le dossier, rien que le dossier, qu’elle plaidera le 6 janvier à New York, pour un chèque dont on ne connaît pas le nombre de zéros. Le quarantième de ce type depuis qu’elle s’est spécialisée dans la défense d’hommes accusés d’agression sexuelle, se distinguant aujourd’hui comme l’avocate la plus demandée des États-Unis dans son domaine. À quel moment une femme choisit-elle de se consacrer à de telles affaires ? «Au moment où elle commence à les gagner», répond-elle, implacable.

Une combattante en stiletto

Le 11 juillet dernier, Donna Rotunno sort de la Cour suprême de l’État de New York. Derrière elle, Harvey Weinstein, dont elle devient le troisième avocat à assurer la défense dans le cadre de son procès médiatique.

Donna Rotunno est une guerrière, attestent ses anciens clients. Une guerrière brune en jupe crayon et talons hauts – 10 cm exclusivement, pour celle qui mesure déjà 1,75 m. « Fonceuse, mais féminine », se targue-t-elle. Lors de sa première apparition officielle aux côtés de Harvey Weinstein, sa robe trois trous signée Ma­ria Pinto – une créatrice de Chicago adulée par Mi­chelle Obama et Oprah Winfrey – et son imposant collier à maillons Ferragamo se démarquaient judicieusement au sein de la horde de costumes sombres alentour. À la conférence de presse qui a suivi, sa voix posée et son regard bienveillant contrastaient intelligemment avec sa réputation de chien méchant. Son genre, elle en a depuis longtemps fait un atout. « Contrairement à un avocat masculin, je peux mener un contre-interrogatoire serré avec une femme sans passer pour un tyran », justifie- t-elle. Lors du procès, elle fera face à la superstar du barreau californien Gloria Allred, connue pour avoir dé­fendu, entre autres, les victimes d’O. J. Simpson, Bill Cosby et Tiger Woods, et chargée de représenter les parties civiles dans l’affaire Weinstein. La rivale est de taille, et fin prête à affronter la nouvelle venue. «Me Rotunno se trompe si elle pense pouvoir séduire un jury new-yorkais seulement parce qu’elle est une femme, déclarait Me Allred au lendemain de la nomination de son ad­versaire. Elle devrait garder en mémoire qu’il y avait aussi une femme dans la partie adverse du procès Bill Cosby. Reste que M. Cosby est aujourd’hui en prison.» En choisissant de défendre le paria de Hollywood, qui a toujours assuré que ses relations sexuelles étaient consenties, Donna Rotunno s’attendait à être malmenée. «Je dors bien la nuit, objecte-t-elle avec cette assurance de tous les instants. Être examinée à la loupe fait partie de la mission que j’ai acceptée ; j’ai confiance en qui je suis, et mes proches sont là en soutien.»

En vidéo, la chute du magnat du cinéma

Une prédilection pour les causes perdues

Père entrepreneur et mère professeure de maths, «mariés depuis quarante-huit ans», prend-elle le soin de préciser, Donna Rotunno a grandi dans une solide fa­mille catholique, à une trentaine de kilomètres de Chi­cago, avec ce rêve, déjà toute petite, de devenir avocate. «Je voulais être une voix pour les autres dans les épreuves difficiles», indique cette diplômée de la faculté de droit de Chicago-Kent. Parmi ses anciens professeurs, le juge David Erickson, aujourd’hui à la retraite, se souvient d’une excellente élève, très impliquée dans la vie étudiante. «Elle était déjà très douée pour défendre ceux qui partaient perdants, nous raconte-t-il. Elle l’est toujours.» Si elle a, c’est vrai, enchaîné les victoires, se vantant aujourd’hui d’être consultée dans de nombreux cas de personnalités accusées d’agression sexuelle, une an­cienne affaire continue de la hanter. «Un dossier de viol impliquant un lycéen (condamné finalement à seize ans de prison ferme, NDLR)», pour lequel elle regrette d’avoir réclamé un procès sans jury. «Je le porte encore comme un fardeau.» Peut-être aussi parce qu’il s’agit du seul qu’elle ait perdu à ce jour.

Une stratégie face à l’onde de choc #metoo

Donna Rotunno, l’avocate officielle d’Harvey Weinstein, plaidera dans son procès du 6 janvier.

Celui de Harvey Weinstein pourrait-il être le se­cond ? Elle n’y croit pas une seconde. «Les faits et les preuves nous sont favorables, avance-t-elle. Reste à réunir un jury juste, et à le convaincre de voir les choses telles qu’elles sont vraiment.» La position de l’avocate est évidemment partisane. Selon elle, le mouvement #MeToo brouillerait la vision : pour l’avocate, la grande révolution féminine qui a suivi le scandale Weinstein aurait eu com­me répercussion dommageable d’autoriser l’opinion pu­blique à se substituer aux tribunaux. «#MeToo a du bon à bien des égards, admet-elle dans son unique in­terview télévisée accordée à ce jour, à la chaîne américaine CBS, mais quand il vous empêche de donner votre version des faits, voire de riposter, il vous met dans une position où vous êtes privé de vos droits.» Ce qui va à l’encontre de son inébranlable leitmotiv : «Tout le monde mérite d’être défendu.»

«Je ne suis pas là pour dire que M. Weinstein n’a pas péché. Je suis là pour dire qu’il y a une différence entre un péché et un crime.» L’argument sera, à n’en pas douter, au cœur de sa plaidoirie en janvier. Tout comme celui qu’elle distille dès qu’elle s’adresse à la presse : «Je me sens frustrée quand j’entends ces femmes dire qu’elles n’ont pas eu le choix. En réalité, vous aviez le choix, et vous avez fait un choix», plaide-t-elle déjà sur CBS, à quelques semaines du début du procès, entamant une campagne de déstabilisation. «Peut-être qu’il ne fallait pas monter dans cette chambre d’hôtel», a-t-elle ré­cemment lancé, accusatrice, aux femmes concernées, dans le Wall Street Journal, en faisant référence au modus operandi de Harvey Weinstein. Le producteur avait pour habitude de proposer des rendez-vous professionnels aux actrices dans des lobbys de palace, avant de finalement les recevoir dans sa suite et en peignoir de bain. Beaucoup d’entre elles témoignent de comportements déplacés – au mieux –, d’autres l’accusent d’agressions sexuelles ou de viol. «À quel moment M. Weinstein sera-t-il tenu pour responsable ?», a contre-attaqué Gloria Allred, l’avocate des deux plaignantes dans ce dossier.

“Ce n’était pas le plan que Dieu avait pour moi”

En attendant le procès, Donna Rotunno continue de mener sa vie comme auparavant, entre dîners à l’extérieur et cours de cycling, «manu-pédi» et moments tendres avec son neveu et sa nièce, et ses… quatorze filleul(e)s. Elle n’a pas eu d’enfants. «Ce n’était pas le plan que Dieu avait pour moi», confie-t-elle. Dans la rue, elle dit croiser des gens très positifs à son égard. «Ils le sont beaucoup moins sur Twitter, mais c’est facile de s’acharner quand on se cache derrière un écran.» Au détour de l’interview, elle nous glisse que son film fétiche est Des hommes d’honneur, une enquête judiciaire avec Tom Cruise et Demi Moore dans la peau de deux avocats de la défense dans une affaire où ils n’ont a priori aucune chance. L’histoire n’est pas sans rappeler celle qu’elle vit aujourd’hui. Ni la pugnacité qu’elle met dans son dossier. Le 6 janvier, comme chaque fois qu’elle s’ap­prê­te à plaider dans un procès, elle se passera en boucle le ti­tre I Won’t Back Down, de Tom Petty & The Heartbreakers, à fond dans ses écouteurs. «Vous pouvez me laisser aux portes de l’enfer, je ne céderai pas», disent, entre autres, les paroles.

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