"Actrice" d'Anne Enright : quand une plume bouleversante dissèque les secrets de famille et les relations mère-fille

Voici Katherine O’Dell, actrice imaginaire. Un personnage qui prend si puissamment vie dans les pages d’Actrice (Actes Sud), nouveau roman d’Anne Enright, qu’on regretterait presque que sa rousseur incandescente sur grand écran ou son incarnation de Mère Courage sur les planches n’existent que dans la fiction.

Avec la malice de celle qui commet une biographie non-autorisée, l’écrivaine irlandaise façonne une icône, une star du XXe siècle qui promène sa majesté alcoolisée, ses lunettes noires même par temps de pluie, sa folie furieuse aussi, de Dublin à Londres et de Broadway à Hollywood.

« Actrice », roman hypnotisant  

C’est d’autant plus troublant et passionnant que Norah, la narratrice, est la fille de Katherine, qu’elle est écrivaine et donc qu’inventer, fictionnaliser, ça la connaît.

Alors qu’est-ce qu’elle romance, relate en toute transparence, ou déforme par imprécision des souvenirs ?

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Peu importe, peut-être, car toutes les anecdotes qu’elle distille, dans un désordre apparent, sur la part hors projecteurs de sa mère, les épaississant de-ci de-là à mesure que le livre avance, sont si savoureuses, cocasses, parlantes, terribles, qu’on voudrait en connaître tous les tenants et aboutissants.

C’est cet homme d’église versé dans la psychanalyse que l’actrice fréquente de près, peut-être bibliquement. C’est cette balle qu’elle tire dans le pied, littéralement, d’un ponte du cinéma qui méprise ses tentatives de scénarios – Katherine, la nuit, écrit frénétiquement.

C’est ce père inconnu, celui de Norah, à propos duquel Katherine déploie son art du flou et ses talents de mystificatrice – dans le privé, elle sait se faire actrice aussi. Une grossesse, d’ailleurs, que l’industrie américaine du divertissement considéra comme un problème : on lui conseilla d’avorter. Passant outre, elle devint persona non grata, vite cataloguée « trop vieille » par un milieu jeuniste, « turn-overiste », machiste.

Une veine politique en filigrane

Anne Enright, romancière depuis les années 90, lauréate du Booker Prize en 2007, excelle aussi en tribunes médiatiques à tonalité féministe : à propos de #MeToo ou de l’arrêt Roe vs Wade, elle cisèle ses indignations, et c’est cette veine politique là qui sourd en filigrane d’Actrice – comment le corps et l’esprit d’O’Dell tentent, bon an mal an, de faire leur chemin entre diktats et toxicités, voilà ce que ça nous raconte.

Mais par-dessus tout, c’est le lien mère-fille qu’Enright, auteure en 2004 d’un essai caustique, Le choc de la maternité, explore avec le plus de singularité.

Mère et fille, deux inséparables contraires

On imaginerait aisément la star Katherine en mère absente et/ou dévorante et Norah en fille délaissée et/ou en colère contre cette mère impossible, mais pas du tout : Enright tord toutes les images d’Épinal possibles et nous montre deux femmes, malgré les failles qu’elles creusent l’une en l’autre, qui s’adorent, fumant les clopes d’un même paquet, ensemble, des soirs durant, et se prodiguant des trésors d’attention – Katherine à Norah quand elle est enfant, Norah à Katherine quand elle est à l’asile.

Chacune bien dans son rôle, mais chacune actrice de sa vie aussi. Et nous, face à elles, spectateur·rices et lecteur·rices fasciné·es.

Actrice, d’Anne Enright, éditions Actes Sud, 298 pages, 23,50 euros

Cette critique a initialement été publiée dans le magazine Marie Claire 843, daté décembre 2022.

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